Conférence de Mohamed Bouleïba : LA TRADUCTION

Traduction de la conférence prononcée à l’Université de Nouakchott le jeudi 21 mars 2015 – Amphithéâtre Ibn Yacine – 11h Monsieur le Président de l’Université Monsieur le Président de l’AMF Monsieur Chef du Service de Coopération Messieurs les professeurs, Chers collègues francophones et arabophones.


 

Chers hôtes, cher public.

Je remercie vivement l’AMF de cet hommage qui me touche et m’émeut.

Aujourd’hui, je vais saisir cette occasion qui m’a été offerte pour vous parler non pas des théories du langage dont les apports pour la traduction sont inestimables ni des problèmes et théories de la traduction qui constituent un cours magistral pour mes étudiants ici présents. Je saisirai cette occasion pour vous présenter les derniers ouvrages que j’ai traduits ces dernière années en signalant leur intéret pour le public mauritanien. Et j’en profiterai pour vous présenter la Maison d’édition Joussour que nous avons créée pour nous permettre de publier cette production.

L’organisation des Nations Unies et l’Unesco jugent le développement d’une nation par le développement de la traduction. Dans ce pays s’il y a une élite qui lit les langues étrangères, l’immense majorité du peuple a besoin de traductions. Ce constat est à l’origine du projet de traduction entamé, il y a quelques années, par la Maison JOUSSOUR/PONTS qui a l’ambition de contribuer au grand dialogue entre les cultures et civilisations, et dont les objectifs sont les suivants :

– Rapprocher les peuples et valoriser l’échange entre les deux rives de la Méditerranée ;

– Faire connaître la production mauritanienne en matière d’art et de culture ;

– Faire connaître les cultures étrangères aux Mauritaniens ;

– Montrer la richesse et la diversité des expressions culturelles en Mauritanie ;

– Aider les jeunes talents à publier leurs œuvres ;

– Contribuer au développement des manuels scolaires ;

– Mettre le livre à la portée de tous.

Et nous pensons –nous l’avons dit dans d’autres circonstances – que la volonté d’ouverture vers l’autre par ce biais est un élément du grand dialogue entre les civilisations. Comme l’a dit Abdou Diouf dans son discours en novembre 2014 en s’adressant à tous les peuples de la Francophonie, je le cite : « Que tous ensemble ils s’unissent pour abattre les murs et construire des ponts entre les races, les cultures, les religions ».

Beaucoup d’intellectuels arabes et africains de ces deux derniers siècles étaient convaincus d’avoir la responsabilité historique de faire accéder leur société au monde moderne par la traduction et l’adaptation, selon l’exemple de la civilisation arabe ancienne, ouverte aux influences gréco-latines par les traductions, et qui avait atteint son apogée. Mais ce dialogue par la traduction et l’adaptation existe aussi dans l’autre sens. Les grands savants occidentaux se rappellent du temps de la célèbre Ecole de Tolède où l’évêque don Raimondo, un Français, réunissait des traducteurs de l’Europe entière pour faire traduire les écrits des Arabes trouvés sur place après la Reconquista : c’était pendant le XIIe siècle.

Dans L’amour et l’Occident, Denis de Rougemont démontre l’influence de la poésie arabe sur l’oeuvre lyrique provençale des poètes courtois grâce aux traductions. Son argument est aussi bien géographique que thématique, il disait: « et c’est ainsi qu’au dernier confluent des « hérésies » de l’âme et de celles du désir, venues du même Orient par les deux rives de la mer civilisatrice, naquit le grand modèle occidental du langage de l’amour-passion »[1].

A notre époque, la modernité de la culture occidentale semble venir aussi du dialogue avec l’autre par les traductions, les adaptations et les inspirations. Goethe, qui a consacré tant d’énergie à intégrer à la langue allemande des richesses classiques, européennes et orientales, écrivait à Carlyle en juillet 1827 : « Qu’on dise ce qu’on veut des insuffisances de la traduction, elle n’en demeure pas moins l’une des entreprises les plus importantes et les plus dignes de considération au monde. » Pouchkine, du fond de sa solitude russe, dépeint le traducteur comme le cheval de trait de l’esprit humain.

Autre exemple : Gauguin a atteint son apogée créatrice en Polynésie, dans ce qu’il considérait comme un paradis où il poursuivait sa quête spirituelle et artistique. Gilles Néret rapporte qu’il répétait à son ami Daniel de Monfreid : « Ayez toujours devant vous les Persans, les Cambodgiens et un peu l’Egyptien. La grosse erreur c’est le Grec, si beau soit-il »[2].

Mais il n’est pas le seul à avoir trouvé son inspiration dans d’autres cultures: le cubisme est né à partir des « Demoiselles d’Avignon » de Picasso, intéressé par l’art nègre, art qui a touché aussi le domaine littéraire avec les Surréalistes. Le nouveau théâtre en France est né après l’introduction des dramaturges nordiques: Ibsen, Strindberg, mais aussi de la découverte du théâtre balinais et de l’art mexicain par Antonin Artaud. Et les romanciers américains, Faulkner et Dos Passos, ont joué un rôle non négligeable dans le développement du « nouveau roman ».

La plupart de ces exemples montrent comment toute modernité se nourrit d’une tradition qu’elle sait traduire ou adapter à un nouveau langage et comment l’espace ne compte pas pour qui veut offrir une nouvelle vision de l’homme.

Ce projet de traduction, que nous avons entamé depuis quelques années, s’inscrit dans cette perspective car, pour ce qui concerne la Mauritanie, une part importante de la littérature dans le domaine des sciences sociales et humaines a été publiée en français – dans une moindre mesure en anglais – par des auteurs européens et français en particulier qui ont, depuis l’indépendance, consacré de longues recherches à la Mauritanie et contribué à la définition des problématiques scientifiques dans les domaines les plus divers. L’enseignement qui, dans ce pays, est pratiqué de plus en plus prioritairement en arabe, y compris à l’université, rend difficile l’accès des chercheurs nationaux à des travaux en français qui ont pourtant fortement concouru à l’élaboration des paradigmes sur lesquels s’appuient pour une part leurs propres recherches. De manière plus générale les outils éditoriaux manquent encore en langue arabe en Mauritanie qui pourraient leur faciliter l’usage des concepts et des méthodes dans les disciplines des sciences sociales et humaines. Ce constat est à l’origine du projet de traduction en arabe d’ouvrages écrits en français, portant sur la Mauritanie, qui favoriserait cette accessibilité linguistique et le développement des recherches nationales en ces domaines.

Le choix des auteurs déjà traduits se justifie cependant aussi par la diversité des travaux qu’ils ont menés. Ils illustrent trois approches disciplinaires différentes quoique complémentaires.

Il se justifie aussi par les citations de leurs travaux dans la littérature scientifique concernant la Mauritanie (la publication de l’ouvrage de Pierre Bonte, L’Emirat de l’Adrar, publié en 2008 et traduit en 2012, réduit ces citations directes, mais elles sont compensées par les références à sa thèse et d’autres travaux qui présentent une approche assez globale). La référence à ces ouvrages s’explique par la synthèse qu’ils présentent, dans des disciplines diverses et s’agissant de périodes différentes, des données concernant l’ensemble de la Mauritanie ou d’une partie significative des recherches concernant ce pays. L’intérêt de la traduction de ces ouvrages réside donc d’abord dans la complétude des informations qu’ils sont susceptibles de fournir, sur les recherches en sciences humaines et sociales, aux chercheurs mauritaniens arabophones et aux étudiants intéressés par les recherches sur leur pays et soucieux de contribuer à son développement.

Pierre Bonte est un anthropologue à qui nous devons tous rendre hommage car il a consacré de longues études aux structures sociales et politiques héritées de la période précoloniale et coloniale. Son travail sur l’émirat de l’Adrar et son ouvrage Les récits d’origine, dont la traduction en cours par nous-même sortira cet été, en même temps que la version originale cette même année chez Karthala, se situent au confluent de l’anthropologie et de l’histoire et, tout en ayant une forme monographique, abordent la plupart des grandes questions intéressant la société Mauritanienne, dans ses héritages et ses mutations présentes.

L’Emirat de l’Adrar

Les travaux de Pierre Bonte sur la société mauritanienne sont déjà connus du public mauritanien et une courte synthèse en a déjà été présentée en français et en langue arabe, à l’initiative de la coopération française. Le présent ouvrage, publié en français en 2008 reprend une partie de sa thèse monumentale, qui date pour sa part de 1998, mettant ainsi à la disposition des lecteurs une étude approfondie des conditions de formation et de fonctionnement de la société baydhân telle qu’elle se présente dans le cadre de l’émirat de l’Adrar, l’une des institutions politiques originales qui se sont constituées au XVIIIe siècle dans l’espace mauritanien actuel, constituant jusqu’à nos jours une des provinces historiques et administratives de la Mauritanie contemporaine.

 

Cette étude s’inscrit dans l’histoire en évoquant l’évolution de la société adraroise depuis la formation de l’émirat et les conditions de celle-ci. La notable absence de travaux historiques antérieurs sur cette région incitait l’auteur à développer cette approche. Il ne s’agit pas cependant d’un travail classique d’historien dans la mesure où la recherche s’appuie essentiellement sur la riche tradition orale recueillie à l’occasion de multiples interviews depuis le début des années 1970, près d’un millier ! D’autres travaux devront encore être mobilisés pour compléter notre connaissance de cette histoire, en particulier les documents écrits, historiques et surtout économiques et juridiques, qui sommeillent dans les archives familiales de Chinguitti, Wadan, Walata pour ne citer que celles-ci. La seule tradition orale fournit cependant une abondante documentation qui risque de disparaître avec la transformation des modes de vie peu favorables à la transmission de la parole. Pendant qu’il est encore temps d’autres travaux de cet ordre devraient être menés dans d’autres régions du pays.

 

Anthropologue, Pierre Bonte s’intéresse cependant avant tout aux faits sociaux, aux particularités de ces institutions tribales et politiques caractéristiques de l’Ouest saharien. La tribu, principale groupe d’affiliation des individus et source première des identités, retient particulièrement son attention. Il en propose une lecture moins « archaïsante » que celle généralement attachée à l’usage de ce terme dans la tradition scientifique occidentale. Il s’appuie à cette fin sur une nouvelle approche des analyses du grand penseur Ibn Khaldoun qui, au-delà de la vision formelle et fixiste du nasab (généalogie liant à l’ancêtre apical) et de la casabiyya (solidarités masculines résultant de ce lien généalogique), souligne l’esprit de compétition propre aux dynamiques tribales et les capacités de celles-ci de se déployer sous forme de chefferies ou d’Etats. Cette compétition trouve ses fondements dans le respect de l’intégrité sexuelle et matrimoniale des femmes et la défense de l’intégrité physique des hommes qui s’expriment dans la notion de harîm (droits exercés et interdits respectés par un individu ou un groupe) et en termes d’honneur. Les fortes hiérarchies statutaires et politiques que présentait la société baydhân trouvent là un début d’explication.

La formation de cette société baydhân relève cependant aussi des contingences historiques. Elle résulte d’abord de la rencontre et de la conjonction des populations sanhâja et des tribus arabes Bani Hassân qui occupent successivement l’espace pastoral ouest-saharien. Cette conjonction a vu la transformation de la plupart des traits de la culture sanhâja, telle la définition de la parenté et les rapports de genre, masculin/féminin, comme une conséquence de l’islamisation et de l’arabisation qui privilégiera le rattachement à des ancêtres arabes, historiques comme cUqba, conquérant de l’Afrique du Nord, ou légendaires comme le Sharif Bûbazzûl. Certains traits substitueront cependant comme le statut reconnu à la femme dans la société baydhân et la langue berbère, le znâga, restera parlée jusqu’à nos jours. Ce terme, sans présenter de connotation ethnique particulière, servira ensuite à rendre compte du statut de protégé d’une partie des tribus qui se définit dans des conditions diverses. L’établissement ancien d’un islam sunnite malékite est un autre facteur historique qui favorisera la conception locale d’une société tribale où n’existe pas en permanence un Etat légitime islamique. Les fonctions religieuses, au prix d’ajustements coutumiers (rôle de la jamaca, généralisation de la diya, etc.), permettront de penser la référence islamique dans un contexte de sayba, d’absence de l’Etat, et justifieront la place occupée par les tribus zawâya qui monopoliseront l’économie et les échanges.

La formation de l’émirat de l’Adrar implique l’effet de ces déterminations historiques mais s’inscrit aussi dans la dynamique tribale. L’évolution et le développement des rapports de protection ont accentué la stratification sociale et favorisé la constitution de nouvelles hiérarchies politiques, plus que de simples chefferies, mais sans présenter tous les attributs de l’Etat, si l’on peut fixer un point zéro de l’origine de celui-ci. La formation de l’émirat traduit aussi les mécanismes d’élargissement des alliances intertribales sous une forme factionnelle, mobilisées en fonction d’objectifs politiques instables, et duelle, aboutissant à l’établissement de deux factions antagonistes comme les illustrent les leff maghrébins. Ici, s’opposent, à l’occasion des successions, pouvoir et dissidence, source de troubles politiques que maîtrisent en d’autres périodes les grands émirs (Ahmed cAydda, Ahmed uld Mhamed) habiles à manipuler ce jeu des alliances.

 

Cette analyse de la formation et de l’évolution de l’émirat de l’Adrar n’épuise pas le thème de l’étude de la société baydhân. Ailleurs, dans l’est et au nord, la même structure tribale a connu d’autres formes d’organisation politique, d’autres destins historiques. Les travaux de Pierre Bonte apportent une contribution significative, cependant, à cette étude et méritaient d’être mis à la disposition des lecteurs arabophones qui y trouveront non seulement une source documentaire riche et exhaustive, mais aussi des éléments d’une problématique et d’une méthodologie qui ne peut que les aider à développer leur propre réflexion.

Je dirai juste un mot sur les récits d’origine en cours de traduction. Cet ouvrage annonce au sein de l’anthropologie une branche nouvelle qui s’appelle l’anthropologie historique qui constitue l’une des contributions de Pierre Bonte dans le domaine de l’anthropologie.

Mauritanie 1900-1975

Francis de Chassey est un sociologue qui s’intéresse au système éducatif et à la formation des « élites » dans la Mauritanie de la décennie suivant l’indépendance. Son ouvrage Mauritanie 1900-1975 dresse un tableau d’ensemble des travaux sociologiques, encore réduits il est vrai à cette période, il porte un regard nouveau sur un pays qui n’était connu que par les travaux, eux aussi réduits, publiés durant la période coloniale.

 

Dans la première partie, l’ouvrage procède à une analyse sévère et argumentée de la colonisation française proprement dite qui venait à peine de s’achever, de l’idéologie coloniale dans le cadre de l’impérialisme économique, politique et culturel occidental défini au sens technique et précis du terme. De ce point de vue il annonce largement les études anglo-saxonnes postcoloniales en vogue plus de deux décennies plus tard. De Chassey notait que ces analyses n’avaient pas rencontré l’assentiment de la plupart des anciens administrateurs et officiers coloniaux encore nombreux et influents alors. De plus l’auteur se référait explicitement à une méthode « marxiste » qui selon lui était et reste une des rares qui permette l’analyse globale d’une société dans toutes ses dimensions. Un certain nombre, confondant alors souvent marxisme et communisme, ont pu en conclure d’emblée sans lecture critique précise que cela disqualifiait a priori les analyses menées.

Le livre dans son ensemble est une analyse perspicace de l’évolution des structures sociales en Mauritanie, de l’impact de la colonisation sur les sociétés dites traditionnelles et du phénomène du sous-développement, vu ici comme un corollaire de la colonisation et de l’impérialisme.

Dans ce livre, De Chassey analyse les causes profondes du sous-développement des sociétés précapitalistes d’Afrique de l’Ouest qui étaient sous la domination de la colonisation française (la Mauritanie comme exemple). Une place « disproportionnée », selon l’expression de l’auteur, est accordée à l’enseignement « envisagé comme instance de reproduction et ici éminemment de translation sociale ». Le lecteur trouvera dans ce livre une analyse détaillée de l’évolution du système de l’enseignement, depuis le début de la colonisation jusqu’en 1975 et des différentes politiques adoptées dans ce domaine par les colons et plus tard, par les dirigeants de l’Etat indépendant ou «l’Etat  néocolonial » selon l’expression de l’auteur.

Se référant à une documentation très riche, De Chassey expose la politique coloniale vis à vis de l’arabe et de l’enseignement traditionnel de façon générale, les efforts entrepris pour « canaliser » l’Islam, les politiques d’assimilation et d’association qui vont dans le même sens. C’est ce qu’il appelle l’impact idéologique de la colonisation qui aura à son tour un impact sur le fonctionnement des structures traditionnelles et donc sur la vie politique de la société.

Pour s’implanter dans ces sociétés, le colonisateur a suivi une politique sélective dans l’enseignement : « Considérons l’instruction comme une chose précieuse qu’on ne distribue qu’à bon escient et limitons en les effets à des bénéficiaires qualifiés. Choisissons nos élèves tout d’abord parmi les fils de chefs et de notables. La société indigène est trop hiérarchisée. Les classes sociales sont nettement déterminées par l’hérédité et la coutume. C’est sur elles que s’appuie notre autorité dans l’administration de ce pays. » Circulaire Carde, 1924.

C’est donc à partir de la classe dirigeante traditionnelle et à travers les écoles que le colonisateur forme ses collaborateurs, ses alliés et ses successeurs. Ces écoles « préparent à plus ou moins longue échéance des chefs, des fonctionnaires, qui participeront à notre autorité et qui doivent être des auxiliaires sûrs ; elles entretiennent ou elles forment une aristocratie de la naissance, de l’esprit et du caractère » G.Hardy. «Il nous faut des indigènes appartenant aux milieux indigènes par leur origine et au milieu européen par leur éducation. » Delafosse.

Cette classe dirigeante, alliée au colonisateur, garante de ses intérêts, n’est cependant pas exclusivement issue de l’aristocratie dirigeante traditionnelle. Elle est aussi constituée des agents subalternes de l’administration coloniale.  « On verra que, contrairement à ce qui semble s’être passé ailleurs, l’administration s’est efforcée de recruter ces agents, surtout chez les maures, dans les familles traditionnelles de chefs et de notables et a particulièrement veillé à leur formation idéologique. Le rôle d’intermédiaire que leur confère leur fonction a été renforcé. Mais ce fut aussi, pour certaines familles, le moyen d’accéder à la chefferie ou à la notabilité, aux dépens d’autres qui en eussent hérité normalement par le jeu des coutumes traditionnelles. Car les plus modestes intermédiaires du pouvoir colonial ne sont pas les moins importants, pourvu qu’ils en soient les plus dévoués et bien informés. ( De Chassey).

Sur le plan économique, la période coloniale est marquée par l’absence de mise en valeur. D’une part, la loi du 13 avril 1900 prévoit que chaque colonie doit se débrouiller pour « assurer ses charges civiles et de gendarmerie », d’autre part, la Mauritanie n’était considérée que « comme une marche destinée à assurer la sécurité des pays noirs puis du Protectorat marocain plutôt que comme une colonie demandant à être mise en valeur ». « Notre action économique essentielle consiste à subvenir à nos besoins » dit un administrateur français. Cette politique économique va entrainer, d’une part, la paupérisation des masses par les impôts, un exode vers les villes à la recherche d’un travail salarié (pour payer les impôts et entretenir la famille) et l’introduction de la monnaie et des rapports marchands, d’autre part, l’enrichissement de la classe privilégiée : les collaborateurs : chefs de tribus, de cantons, chefs de fractions ou notables.

Cette couche, formée et appuyée par le pouvoir colonial, constituera après l’indépendance la couche bureaucratique dirigeante, monopolisant ainsi la vie politique et économique du pays. « Elle se définit encore comme une minorité restreinte issue des strates supérieures des sociétés traditionnelles transformées par la colonisation et jouant un rôle économique privilégié d’intermédiaire entre le capital, étranger ou local, et la force de travail dans l’instauration des rapports de production capitalistes en Mauritanie. »

Tribus ethnies et pouvoir en Mauritanie

 

Philippe Marchesin est un politologue qui développe, dans son livre intitulé Tribus ethnies et pouvoir en Mauritanie, la première synthèse concernant la vie politique mauritanienne après l’indépendance. Celle-ci n’est plus appréciée du simple point de vue des institutions ou de l’histoire politique, mais dans son inscription dans la société, en pleine mutation, issue de l’indépendance. Le poids des structures « traditionnelles » est considéré dans la perspective de l’ordre politique moderne et des difficultés de fondation d’une unité nationale.

Reparti sur onze  chapitres et divisé en trois parties  le livre de Philippe Marchesin  retrace l’histoire politique de la Mauritanie en analysant les rapports entre tribus, ethnies et pouvoir. La première partie est intitulée société et  pouvoirs traditionnels et comporte trois chapitres. Dans cette partie, l’auteur  présente les sociétés traditionnelles maure et négro-africaine dans le but  de jeter la lumière sur les racines de la société et de l’Etat mauritanien. Il consacre le premier chapitre à  l’étude de l’ensemble maure, son histoire, l’influence de l’environnement et ses conséquences économico-sociales, la stratification sociale et le pouvoir politique, l’islam comme fondement des valeurs sociales.

Dans le deuxième chapitre consacré au « pays des noirs » il est question des données économiques, de la stratification sociale, du pouvoir politique et de l’islam et de l’impact  de la colonisation. Quant au troisième chapitre, il est axé sur une comparaison entre les sociétés traditionnelles maure et negro- africaine, une comparaison qui fait ressortir les traits communs mais aussi les différences, les rivalités et la complémentarité.

La deuxième partie du livre est intitulée la genèse de l’Etat, un Etat à polarisation variable.  Dans cette partie il est question des élections de 1946, de celles de 1951, de la création de l’Etat (1956 -1961), des menaces extérieures : le projet de l’OCRS, le «  grand Maroc », le régime de Moctar Ould Dadah, du processus de concentration du pouvoir, le conflit sur la forme de l’Etat, le parti Etat, la primauté du parti sur l’Etat, la tension ethnique et la liquidation de « la tentative de l’Etat national, le conflit social et sa récupération, de la guerre du Sahara et ses conséquences, de l’effritement des soutiens de Moctar et le coup d’état du 10 juillet 1978.

A partir de 1978, « coups d’Etat, révolutions de palais, tentatives de putsch se succèdent à un rythme élevé ». C’est une période d’instabilité politique, « quelques années suffisent aux militaires mauritaniens pour établir un des plus fameux records d’instabilité de l’histoire mouvementée des régimes politiques africains contemporains » : Moustapha Ould  Mohamed Salek, Ahmed Ould Bouceif, Mohamed Khona Ould Haidala, Maaouya Ould Taya. En  plus de cette instabilité, cette période a connu un regain du fait tribal. « A dire vrai, le tribalisme étant une donnée permanente de la vie politique mauritanienne, il s’agit plus de l’accentuation de certaines pratiques tribales depuis 1978 que de la soudaine résurgence de comportement de type traditionnel. Le fait tribal a toujours existé sous le régime de Moctar Ould Dadah mais ses manifestations étaient relativement discrètes. »

Le dernier chapitre de cette deuxième partie est consacré à la nature de l’Etat. Ici, l’auteur s’attache à établir la prépondérance et l’actualité du fait tribal dans la vie politique mauritanienne en s’appuyant sur les données statistiques.

Dans la troisième partie intitulée « positions de pouvoir », P. Marchesin consacre le  premier chapitre aux acteurs de la domination : la bureaucratie, les milieux d’affaires, la nature de « la classe dominante » et des scenarios de la recherche hégémonique. Le deuxième chapitre de cette partie est consacré  aux modes d’exercices de la domination où il est question de la coercition, des biens symboliques ou la légitimité, des biens et services matériels.  Le troisième chapitre de cette partie brosse un tableau des groupes et mouvements politiques que la Mauritanie a connus depuis son ouverture sur la vie politique moderne jusqu’au milieu des années 90.

Quant au dernier chapitre, il est consacré aux modes populaires d’action politiques qui traduisent « la revanche » de la société sur l’Etat  à travers les mouvements de contestation. Dans ce chapitre, l’auteur analyse aussi les tactiques populaires avant de passer à la conclusion. « Le premier élément de conclusion qui s’en dégage  a trait, outre l’importance plus que jamais cruciale du facteur ethnique, à la « réhabilitation du fait tribal».

 

Ces quatre ouvrages ont en commun de s’appuyer sur des recherches de terrain approfondies qui illustrent par ailleurs les problématiques, épistémologiques et méthodologiques, de quelques-unes des disciplines principales des sciences humaines et sociales, sans perdre de vue la perspective pluridisciplinaire qui reste l’objectif globalisant des recherches en ce domaine

 

CONCLUSION

A la fin de cette communication permettez-moi de donner un éclairage sur quelques unes des difficultés que j’ai rencontrées en traduisant l’œuvre de ces chercheurs, surtout L’Emirat de l’Adrar et le livre intitulé Récits d’origine en cours de traduction et qui sera achevé vers la moitié de l’an 2015.

Ces difficultés résident spécialement dans la traduction du style et le vocabulaire issu essentiellement des disciplines telles que l’Anthropologie et l’Ethnologie et parfois issu d’autres disciplines telles que la littérature et la linguistique pour ne citer que celles-ci. L’usage de ce vocabulaire nous a posé des difficultés dans notre recherche en vue de lui trouver un équivalant dans la langue réceptrice en l’occurrence l’arabe. Dans notre traduction de l’œuvre de Bonte, mais aussi de De Chassey qui est sociologue et de Ph. Marchesin qui est politologue, je me suis attaché à traduire le sens de ces textes tout en essayant de conserver le style en profitant, à travers cette métamorphose, d’enrichir les jeux linguistiques de l’arabe en la dotant de jeux issus du français tout en conservant l’intégrité grammaticale de l’arabe.

Nous procédons d’abord par compréhension de la structure sémantique du discours de départ du texte (relations sémantiques dans leur chronologie et la représentation formelle de ces relations dans la structure superficielle qui est souvent complexe et nuancée)[3]. Comment reconstruire cette structure sémantique en la coulant dans une structure stylistique arabe, tout en cherchant dans l’arabe des éléments de la phrase qui seraient égaux ou adéquats avec la structure stylistique de la langue de départ?

Cette problématique déjà posée avant nous Théoriquement par Charles R. Taber dans son article « Traduire le sens, traduire le style » a guidé notre action traductrice.

La recherche de l’équivalent du vocabulaire en arabe demande elle aussi un effort pour le trouver et souvent nous sommes contraints de lui créer un néologisme ou des périphrases en vue de couvrir les sens de ces concepts, à titre d’exemple :

Nous avons un champ lexical qui a permit aux anthropologues de décrire les sociétés segmentaires. Prenons le mariage arabe par exemple. Je vous livre les termes que nous avons proposés pour ce champ lexical selon le contexte.

Endogamie : الزواج بين أبناء العمومة

Exogamie : الزواج الاغترابي

L’hypogamie féminine : الزواج الدوني النسائي

Endogamie linagière : ضعالة سلالية

Endogamie factionnelle : الضعالة الوظيفية

Isogamie : الزواج الندي

Agnatique : منحدرون من جد واحد

Cognatique : رحمي

 

Nous avons été attentif au style et au respect de la structure de la phrase, mais nous avons été amené dans cette opération, et dans plusieurs cas, à faire des remaniements sur la structure de la phrase et du paragraphe dans sa nouvelle forme en arabe, sans que l’on tombe dans la lourdeur de style liée généralement à ce manque de respect de l’ordre chronologique des évènements que l’auteur rapporte. Et pour éviter toute confusion sur ce désordre créé par nous, par souci de fidélité à l’original, nous avons mis les capacités linguistiques de l’arabe à contribution.

 

Nous remercions à cette occasion les Services de la Coopération Française de Nouakchott et l’Université de Nouakchott pour l’appui qu’ils ont toujours apporté à notre action traductrice pour chacun de ces ouvrages. Cette action de la part de la Coopération envers la maison d’Edition Joussour/Ponts, s’il constitue un appui inestimable pour les universitaires mauritaniens en même temps qu’il participe par la même occasion à la promotion du livre français à l’étranger, est aussi un soutien à l’action de la Francophonie. En effet ces ouvrages sont porteurs de valeurs scientifiques et l’un des objectifs de la Francophonie, c’est de faire accéder les peuples francophones à ces savoirs. La France a toujours, comme je l’ai souligné plus haut, soutenu le dialogue des cultures à travers les traductions. Il faut dans ce contexte se rappeler aussi de la traduction des Mille et une nuits en 1704 par l’érudit français Gallant, mais aussi un siècle plus tard par l’introduction de la Littérature Comparée à la Sorbonne où la première chaire de « littérature étrangère » est créée en 1830 pour Claude Fauriel, discipline qui a permis une ouverture encore plus large de la culture française à toutes les littératures du monde. Le Ministère Français de la Culture, à travers La Direction du Livre, a toujours déployé ses activités vers la promotion de la lecture et de l’écriture et se préoccupe des traductions vers le français, mais aussi de la promotion du Livre français à l’Etranger par ce même moyen de la traduction.

Merci encore de mettre à l’honneur mon travail et de m’avoir invité à le présenter pendant cette semaine .

 

 

[1] ROUGEMONT (Denis de), L’amour et l’Occident, Paris, Plon, 1972, U . G. E., 10/18, P.118

[2] NERET (Gilles), “Gauguin, le sauvage du Pérou”, Connaissance des arts, numéro spécial consacré à Gauguin, janvier 1989.

[3] Charles R. Taber « Traduire le sens, traduire le style » dans Langages   Année   1972   Volume 7 Numéro pp. 55-63.

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